Mélina tenancière de bals

Mélina tenancière de bals

Mélina SH, après un long passage dans l’édition, relations presse et graphisme, a fait de sa passion pour les bals un métier à part entière. Elle s’intitule « tenancière de bals », organisatrice de cette activité festive un peu oubliée, inédite et dans le fondement de l’événementiel. Mélina nous explique la genèse de son projet, ses difficultés et joies à le bâtir et nous fait part de ses perspectives dans ce secteur événementiel de niche. A quand un salon du bal ?

Eric Watiez : Bonjour Mélina, voici 10 ans, vous avez envisagé d’organiser des bals professionnellement. Peut-on chercher dans votre passé l’origine de ce projet ?

Mélina SH : Je grandis à Charleville-Mézières, dans une région très populaire et chaleureuse, cependant peu festive. Toute petite, le cinéma me fait rêver. A l’arrivée de la télévision chez nous, mon imaginaire se nourrit des images qui défilent et je vibre pour les films des années 30 à 50. Les films sur Paris me font rêver, ces films montrant des cabarets, des soirées festives, des événements populaires, parfois aussi les ambiguïtés « masculin-féminin »… Cette imagerie parisienne s’installe très fort en moi.

La première fois que ma mère m’a demandée ce que je voulais faire dans la vie, j’ai répondu que j’aimerais une robe à paillettes rouge ouverte sur la jambe et descendre d’une voiture décapotable pour aller danser !

A ce moment de ma vie, je ne le sais pas encore, mais cet imaginaire rétro et parisien me marque.

EW. Vous ne vous êtes donc pas lancée immédiatement dans votre projet ?

MSH. Je suis alors encore adolescente et suis curieuse de beaucoup de choses, je m’intéresse à beaucoup de musiques. J’arrive ensuite à Paris et me plonge dans tous les univers festifs existants, « en visiteuse », mais je ne trouve pas ces lieux de bals qui me faisaient rêver de Paris, ce que j’en avais imaginé.

Je me rends toutefois un jour à la guinguette du Martin-Pêcheur sur la Marne et j’y rencontre un groupe de personnes habillées années 40 dansant sur du swing et des chansons françaises, dans un environnement de voitures rétro. C’est une rencontre ponctuelle qui me marque évidemment mais que j’oublie pendant 10 ans.

EW. Que faites-vous pendant ces 10 années ?

MSH. Je travaille beaucoup en parfumerie à stimuler les instituts de beauté pour le compte de marques renommées, je suis des formations en communication, je travaille dans des agences de presse, pour des organisations de salons notamment, dans des festivals pendant 5 ans, les Francofolies entre autres, je fais de la radio pendant plusieurs années, dans les années 80 et l’ouverture aux radios libres. Mes expériences professionnelles, si éclectiques soient-elles, me rendent bien service aujourd’hui.

Très naturellement, je suis amenée à organiser des soirées, à collaborer à des projets culturels liés à la musique… Et en 2004, pour les 60 ans de la Libération de Paris, je connecte différents réseaux pour accompagner l’événement de façon festive. C’est le vrai démarrage de mon entreprise.

10 ans après, je suis contactée par la Mairie de Paris pour organiser officiellement l’anniversaire de la Libération de Paris.

EW. Vous aviez déjà alors mis en place votre projet d’organisatrice de bals. En quoi consiste-t-il précisément ?

MSH. J’ai alors 44 ans, et l’envie de m’investir dans des projets à partager, qui correspondent vraiment à ce que je suis, à ce que j’aime. Le raccourci se fait très naturellement : Paris, valorisation de la culture parisienne à travers le bal. A part les bals du 14 juillet, le constat est facile, il y a très peu de bals à Paris.

Je reste en lien avec la Mairie de Paris, la direction de l’événementiel notamment. Je fais savoir qu’à mon sens il est impossible qu’il n’y ait pas de bal sur Paris-Plage ou dans les quartiers par exemple. On me cède alors, de façon informelle, un emplacement sur Paris-Plage, en off.

Cela me met le pied à l’étrier et, depuis cette époque, je travaille en lien avec les institutionnels de Paris, de la région, sur des dates dédiées ou sur des festivals. Les bals font partie du patrimoine immatériel.

EW. Que vous ont apporté vos expériences antérieures pour la valorisation du projet bals ?

MSH. J’ai été graphiste dans l’édition pendant 10 ans, je faisais des couvertures de livres. Aujourd’hui, je crée moi-même l’iconographie, les imprimés, les affiches des bals que j’organise. Mes expériences en relations presse complètent mon expertise en matière de communication. Je me charge ainsi de la communication générale des événements.

Mon concept renvoie un message très cohérent et je ne laisse rien au hasard. Ainsi, je suis la Bâronne de Paname, je lie la noblesse de l’activité à sa référence populaire. Je valorise la culture parisienne populaire à travers un media désuet ! Mon projet est autant patrimonial que festif !

Je suis tenancière de bals, la personne qui contrôle et supervise toutes les missions nécessaires à l’accomplissement de l’événement. La diversité de mes expériences antérieures me rend donc à l’aise pour mon métier d’aujourd’hui.

EW. Comment s’est passée votre arrivée définitive dans le monde du bal ? Avec qui cela se passe-t-il ?

MSH. Pendant plusieurs années, tout en travaillant, je me prépare en organisant des bals. Je suis une formation d’ingénieur culturel. Je décide enfin de tout quitter, sans filet et sans me projeter, et je me lance vraiment dans l’aventure.

Il faut tout créer, être vraiment convaincue moi-même pour convaincre les différents acteurs et commanditaires. J’ai la chance de rencontrer M. Chaves à la ville de Paris, très sensible au projet, Pendant 3 ans il me permet d’organiser des bals swing (années 40) à Paris-Plage. J’obtiens alors un lieu officiellement dédié de guinguette sur Paris-Plage dans le 19ème arrt, j’ai carte blanche… Au bout de 15 jours, la ville de Paris débloque un petit budget permettant mon fonctionnement. Je n’ai pas encore vraiment de réseau.

EW. Comment bâtissez-vous ce réseau qui vous permet aujourd’hui la diversité des événements ?

MSH. C’est assez diversifié, je contacte des écoles de danse et des associations spécialisées dans la danse à deux. Je leur ouvre le parquet et cela dure 4 ans. J’ai 2 semaines pour monter ma première collaboration à Paris-Plage, c’est court évidemment. Je travaille la communication que la mairie relaie bien. Je suis la seule intervenante libre de parler aux journalistes.

A partir de cette édition, j’ai la chance de ne jamais avoir à démarcher de clients, la Région me demande d’accompagner le développement du canal de l’Ourq et nous montons le Festival les Bals Barges, c’est la 7ème édition en 2015.

Je suis en résidence au « 104 » qui est un établissement de la Ville de Paris. Je suis également en résidence sur un projet personnel, les Paris Folies, à la Coupole. Voilà pour les projets récurrents.

EW. Quelle structure juridique avez-vous mise en place ?

MSH. C’est une association dont le bureau est composé d’une trésorière rompue aux financements européens et d’une présidente qui croit au projet. Moi-même, en tant que directrice artistique, je suis parfaitement autonome sur le fonctionnement et les stratégies.
Je dois aujourd’hui développer l’équipe, principalement dans les domaines administratifs et pour la recherche de budgets. Jusqu’à présent, sans que j’en vivre correctement, la situation est autogérée. Pour aller au bout des projets qui se dessinent, il me faut vraiment professionnaliser et densifier ma structure.

Je suis sollicitée pour établir des dossiers de subventions et je n’ai pas le temps de m’en occuper aujourd’hui ! Ces demandes proviennent de la ville de Paris, du ministère de la culture, de la direction du patrimoine…
Je souhaite toucher également le mécénat, c’est en cours.

EW. A quels développements songez-vous aujourd’hui ?

MSH. Nous sommes en train de travailler sur un tour du monde. 2 aviateurs refont le tour du monde effectué en 1924 et nous sommes sollicités pour organiser un événement festif à l’arrivée à Paris. Mon idée est d’installer le bal à l’étranger, sur chacune des 12 étapes du trajet, Shanghai, Macao, Tokyo, Venise, Monaco, Montréal… Ce projet nécessite une production importante. Nous sommes en contact avec l’Alliance Française, le Ministère de l’Intérieur, les Affaires Etrangères, etc. Le projet est enclenché, il nous faut obtenir des budgets institutionnels mais aussi privés.

EW. Qu’a fallut-il faire pour recréer et mettre les bals au goût du jour ?

MSH. Il faut avant tout créer des réseaux, générer la transmission du bal, retrouver les « baroudeurs » du bal, les musiciens d’avant, en général âgés maintenant, et susciter l’envie à de plus jeunes musiciens, créer des groupes. Il y a aujourd’hui pléiades de jeunes artistes de moins de30 ans qui refont l’écriture du bal.

Il existe maintenant des bals contemporains qui dépassent la danse à 2, avec de nouvelles chorégraphies qui emmènent le public.

Tous les publics sont concernés, avec de plus en plus de jeunes. Cela nécessite de démystifier la danse à 2, qui n’est pas à confondre avec la danse de salon. Je me plais à dire que le bal est le premier site de rencontre, j’ai l’exemple de quelques couples rencontrés sur les bals, je songe à une communication sur le sujet, qu’il s’agisse de rencontre amoureuse ou rencontre intergénérationnelle. Les barrières tombent facilement avec la danse.

EW. Quel type et combien de personnes sont attirés par vos bals ? Combien cela motive-t-il de monde pour l’organisation ?

MSH. Chaque lieu amène un public différent. 1.500 personnes viennent au 104 par exemple. Ces personnes viennent de partout. Sur les Paris Folies, qui sont des bals élégants à la Coupole, on raconte l’histoire de la Coupole sous forme thématique, années 20, le Shanghai des années 40, etc. On y attire vraiment beaucoup de monde à chaque fois
Pour ce qui concerne l’organisation humaine, nous avons très peu de budgets et donc beaucoup de bonnes volontés pour créer les vidéos, les photos, pour les artistes avec big band, claquettistes, parfois 40 artistes à la fois. Les troupes acceptent nos conditions car il y a de la passion. Collaborations artistiques extraordinaires.

EW. Vous êtes maintenant renommée sur le domaine de l’organisation de bals, y a-t-il une concurrence ?

MSH. Oui bien sûr, et je trouve plutôt bénéfique pour le secteur de multiplier les événements. Chaque bal possède son identité, chaque tenancier donne une ambiance particulière à son événement. Pour ma part, l’accueil est primordial, l’encadrement aussi, cela se concrétise dans ma façon de superviser, de créer les moments de folie, pour vaincre la timidité du public progressivement, notamment sur les bals gratuits où le public vient souvent par curiosité.

EW. Techniquement, comment cela se passe-t-il ? Vous êtes-vous parfois mise en danger ?

MSH. La technique comme la sécurité, l’électricité, sont du ressort des lieux qui nous accueillent. Je monte le cahier des charges et identifie mes besoins que je reporte aux organisateurs, la sono, la scène, le parquet de danse, un peu de déco. J’apporte les orchestres, les animations, les artistes et les danseurs que j’appelle les ambassadeurs de bal, ceux qui vont entraîner le public.

Je me souviens du premier bal au 104, organisé à l’occasion de la Nuit Blanche pour la Ville de Paris, avec une équipe du lieu tout à fait hostile, car ne comprenant pas qu’un bal populaire vienne s’organiser dans ce « temple » de manifestations contemporaines. Les problèmes techniques se sont accumulés en amont, pas de régie, pas de DJ, des choses oubliées, mon propre DJ, grande star américaine, s’est senti insulté par la qualité du matériel un peu ancien… A quelques minutes du début du bal, il a fallu trouver un animateur régisseur au pied levé ! Je m’y suis collée sans jamais avoir eu cette expérience. Cela a été un bal extraordinaire et prolongé. Je suis depuis souvent « ambiancieuse ».

EW. Combien de bals organisez-vous chaque année ?

MSH. Entre 50 et 200, c’est très variable. Je les présente autant que faire se peut, ou bien j’ai des équipes, notamment un frère régisseur.

Il y a une bonne part de récurrence de bals chaque année, mais aussi, systématiquement, des nouveautés pour faire en sorte que le bal musette reprenne sa place à Paris. Je travaille également sur le bal populaire, mais extrêmement élégant sur la rive droite, dans les palaces ou à l’opéra Garnier. Il y a aujourd’hui autant de bals populaires que de bals élégants. Pour ces derniers, les personnes viennent du monde entier, malgré un tarif d’entrées à partir de 100 €, souvent beaucoup plus.

Cet été, nous travaillerons principalement sur les Bals Barges à Sevran, bals dominicaux qui donnent également l’occasion de grands pique-niques sur une magnifique pelouse.

EW. Merci Mélina et bonne chance à vos bals de cet été et à vos nouveaux projets.

Propos recueillis par Eric Watiez pour la Gazette des Salons